Le billet qui suit est en fait issu d'un message que j'ai envoyé ces derniers jours sur un fil de discussion d'un forum de scoutisme à forte tendance catholique et traditionnaliste. Il y était question de l'amalgame qui se faisait entre les déclarations négationnistes de l'évèque Richard Williamson avec l'Église catholique romaine et surtout la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X.
J'ai légèrement corrigé, modifié, amélioré et enrichi cette première version pour mon blog.
Je m'étais certes donné pour règle de ne pas aborder de sujets d'actualité ici, mais ce billet fera une très légère exception. J'ai tenté ici de pousser la réflexion un peu plus loin, sur un autre plan, en me servant d'un témoignage historique, et en concluant de manière très personnelle.
Il y a quelques jours, j'ai téléchargé et regardé l'émission Empreintes (produite par France 5) qui était consacrée à Elie Wiesel[1].
Cet homme est d'origine juive austro-hongrois. Il a été déporté avec toute sa famille en 1944, à l'âge de seize ans, au camp d'Auschwitz-Birkenau puis de Buchenwald. Il en sera le seul survivant. Après la guerre, il devient écrivain (en français) et obtient le prix Nobel de la Paix en 1986. Il a notamment été lié à des personnes comme François Mauriac ou François Mitterand.

J'en ai retenu quelques passages qui me ramenaient à l'affaire qui vous occupe ici.
- À un moment, il s'exclame : « Le mystère… La stupidité du mal. ».
- Il a rencontré François Mauriac lors d'un interview qu'il faisait de lui. Il raconte : « Il ne parlait que du Christ. J'ai dit : « Maître, il y a quelques années, j'ai connu des enfants juifs qui ont souffert plus que le Christ n'a souffert sur la croix, et nous n'en parlons pas ». Et j'ai pris mon carnet de notes, et je suis parti. Et je me suis senti idiot, horrible, désagréable… Il m'a attrapé dans l'ascenceur, il m'a fait revenir dans son bureau, et cet homme généreux et courageux a commencé à pleurer. J'ai rarement vu un homme pleurer. Et puis après un très long moment, il m'a dit : « Vous avez tort, il faut en parler ». ».
- Un peu longuement, il parle de sa relation avec François Mitterand. Il mentionne ses discussions au sujet de la Bible et d'autres textes sacrés, de littérature, d'histoire… et jamais de politique. Il dit qu'il l'appréciait. Et un jour, il apprend que cet homme devenu président a aussi été vichyste, a reçu la francisque, et surtout qu'il était l'ami de René Bousquet, qui était chef de la police de Vichy, qui était à ce titre responsable de la déportation et de la mort de tous les juifs de France. Lorsqu'il apprend ceci, Elie Wiesel en parle avec François Mitterand. À cette occasion, il lui dit « Monsieur le président, admettez que c'était une erreur ». Ce à quoi ce dernier se refuse en disant : « Non, ce n'est pas moi qui ai commis des erreurs, c'est dieu. Je peux vous le montrer dans la Bible ». Là dessus, Elie Wiesel enchaîne : « Monsieur le président, j'ai peur de savoir que vous ayez pu serrer la main de cet homme, René Bousquet, et me la serrer à moi ensuite. ». « C'est en effet possible. », lui répond François Mitterand. À la suite de ceci, les deux hommes ne se sont jamais revus.
- À plusieurs reprises lors de l'entretien, il a des réflexions sur le thème : « Je ne croyais pas à ce que j'avais vu », ou « Tout ceci n'est pas concevable », « je pensais que ce n'était pas ça la réalité » (notamment quand il parle de la fois où il a vu des bébés jetés vivants dans les flammes d'un fossé).
- Il fait remarquer qu'en 1944, dans sa petite ville juive, personne ne savait ce que faisaient les allemands aux juifs. Alors quand ils sont venus occuper leur ville, ils n'avaient pas peur. Pourtant, c'était deux semaines avant le débarquement : tout le monde était déjà au courant, sauf eux, juifs reculés dans les montagnes de Hongrie. « Churchill savait. Truman savait. Le pape savait. Stockholm savait. Genève savait. Tout le monde savait. Sauf nous. S'ils avaient dit à la radio : « Juifs hongrois, n'y allez pas. Parce-que là où on vous conduit est un lieu de mort… ». ».
- Une semaine avant que tous les juifs soient « évacués » de sa ville, il rapporte que la servante de sa famille est venue les voir dans ce qui était devenu un ghetto, en les suppliant de venir habiter avec elle, dans sa hutte, dans les montagnes. Il dit d'elle : « Elle est l'honneur du christianisme »[2].
Je veux retirer de tout ça plusieurs choses.
En effet, si peu d'humanité, un tel massacre, une telle industrialisation de la mort est parfaitement horrible à concevoir. Je pense comprendre assez bien que l'esprit humain puisse se refuser à admettre la réalité de cette tuerie. J'imagine moi-même terriblement difficilement comment c'est possible. Et ce témoignage d'un type qui l'a vécu et dit malgré ça « non, tout ceci ne peut pas être vrai » me conforte dans cette idée.
Et c'est là que je veux rebondir tout d'abord sur cette interjection « La stupidité du mal ». Au lieu de séparer l'un et l'autre sur les modes habituels « bête et méchant » ou « plus bête que méchant », il fait de la stupidité une caractéristique inhérente de ce mal. Un mal qui peut donc être subverti par l'intelligence (ou la sagesse, pourrait-on dire aussi, l'un comme l'autre étant aussi peu évident à définir).
Il faut donc faire preuve d'une certaine [intelligence|sagesse] pour pouvoir accepter l'existence d'un tel mal et donc pouvoir lutter contre lui.

De ce point de vue, dans le meilleur des cas, cet évèque est donc stupide. Il n'a pas l'intelligence nécessaire à comprendre que tant de mal puisse être possible[3].
Mais…
Mais pour reprendre le comportement qu'a eu Elie Wiesel avec François Mitterand, c'est bien pour cette raison que les individus et les organisations qui ont, elles, cette intelligence, doivent considérer qu'il est de leur devoir de le rappeler à l'ordre, à la réalité, et sinon de le condamner s'il n'admet pas son erreur.
Ne pas le faire serait de leur part se rabaisser à son niveau, celui de la stupidité qui laisse au mal la place à faire son œuvre.
Ce serait risquer de laisser les choses se reproduire.
Ce serait faire les même conneries que celles qui ont pu être commises dans ces années, et qui ont laissé des milliers de juif se faire déporter, alors que juste les informer aurait pu suffir à leur sauver la vie.
Se contenter de laisser ce type assumer ses propos sans les condamner fermement en même temps, c'est… juste méchamment idiot.
Si ça ne vous dérange pas que les organismes qui encadrent sa vocation ne le condamnent pas au minimum à faire ses excuses et à revenir sur ce qu'il a dit, tant pis.
Dans ce cas là je me rabattrais sur cette phrase du poète allemand Friedrich von Schiller. Vous savez bien : « Contre la stupidité, les dieux eux-même luttent en vain. ».
Ça me confortera ainsi dans mon pessimisme intermitent au sujet l'être humain.
Et puis ensuite je me rassurerais en pensant à leur servante : au fond l'intelligence et les vraies marques de bonté ne sont pas dans les organisations, religieuses et politiques (et encore moins dans les plus dogmatiques d'entre elles), mais dans les hommes et les femmes qui le veulent bien…
Ensuite, le fil de discussion à ce sujet à été fermé. Imaginer que le silence du Vatican à l'époque et encore maintenant puisse porter une once de complaisance, ça ne se fait pas.
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